À L’ÉCHELLE MONDIALE, 780 MILLIONS DE PERSONNES ONT BEAU TRAVAILLER, ELLES SE TROUVENT EN SITUATION DE PAUVRETÉ. LES PROGRÈS RÉALISÉS POUR RÉDUIRE LES TAUX DE TRAVAILLEURS PAUVRES RALENTISSENT PARTOUT DANS LE MONDE ET SEMBLENT FAIRE MARCHE ARRIÈRE DANS LES PAYS LES PLUS PAUVRES.

L’autorité de la con­cur­rence française estime désor­mais que 5 cen­trales ont une influ­ence sur 90 % des achats de pro­duits ali­men­taires dans les enseignes de grande distribution.

Ce rap­port lance la nou­velle cam­pagne d’Oxfam qui vise à faire la lumière sur l’exploitation économique des mil­lions de paysans et de tra­vailleurs des chaînes d’approvisionnement ali­men­taires et à mobilis­er les con­som­ma­teurs du monde entier pour y met­tre fin. Nous y présen­tons de nou­velles don­nées empiriques sur la com­pres­sion à l’extrêmedes revenus des paysans, sur la cul­ture omniprésente des bas salaires et sur le déni général­isé des droits du tra­vail par­mi celles et ceux qui four­nissent dif­férents pro­duits aux super­marchés du monde entier.

Or nous savons per­tinem­ment que cette sit­u­a­tion n’a rien d’une fatal­ité. L’industrie ali­men­taire mon­di­ale a beau engen­dr­er des mil­liards de revenus chaque année, ce sont les puis­sants qui en récoltent de plus en plus les fruits. Les résul­tats de notre enquête mon­trent que les géants de la grande dis­tri­b­u­tion empochent une pro­por­tion crois­sante de l’argent dépen­sé par leurs clients, tan­dis que la part mod­ique réservée aux pro­duc­teurs de leurs den­rées ali­men­taires se réduit comme peau de chagrin.

Les iné­gal­ités qui en découlent dépassent l’entendement. Il faudrait plus de 5 000 ans à une ouvrière tra­vail­lant dans une usine de trans­for­ma­tion de la crevette en Thaï­lan­de­pour gag­n­er le salaire annuel du directeur général le mieux payé d’un super­marché aux États-Unis, et plus de 1 700 ans pour gag­n­er autant qu’un directeur au Roy­aume — Uni. Seule­ment 10 % des div­i­den­des ver­sés en 2016 aux action­naires des trois plus gros super­marchés améri­cains suf­fi­raient pour attein­dre le min­i­mum vital le salaire de plus de 600 000 tra­vailleurs de la fil­ière thaï­landaise de la crevette.

Nous savons que le chemin à par­courir sera long, mais ce rap­port mon­tre que nous tous, pou­voirs publics, entre­pris­es et citoyens, pou­vons faire beau­coup plus pour que cette vision devi­enne réal­ité pour celles et ceux qui pro­duisent notre ali­men­ta­tion. Nous deman­dons à tous ses lecteurs de se join­dre à nous.

Nous croyons en une autre façon de faire des affaires, bâtie sur le respect des droits humains et du tra­vail, moins mue par la course effrénée de la valeur action­nar­i­ale. Nos études mon­trent que lorsque les États inter­vi­en­nent pour pro­téger les paysans et les tra­vailleurs, des mil­lions de vies peu­vent être transformées.

Win­nie Byanyima

Direc­trice générale, Oxfam International

Panorama du secteur de la consommation alimentaire et de la grande distribution en France

LA GRANDE DISTRIBUTION À UN TOURNANT DÉCISIF — Une ère de compétition acharnée et de réduction des coûts sur la chaîne d’approvisionnement

Après des années d’expansion, des signes mon­trent que la grande dis­tri­b­u­tion se trou­ve à un tour­nant décisif de son his­toire, tirail­lée dans des direc­tions opposées par des forces con­cur­rentes. D’un côté, les dis­coun­teurs ali­men­taires comme Aldi Nord, Aldi Sud et Lidl sont en traind’accroître leurs ventes et leur influ­ence dans le secteur de la grande dis­tri­b­u­tion, tan­dis que le rachat de Whole Foods en 2017 par Ama­zon, le titan de détail à faible coût, a été une onde de choc dans tout le secteur améri­cain des super­marchés. L’annonce par Whole Foods de sanou­velle stratégie « d’abaissement con­tinu des prix » a fait per­dre à ses con­cur­rents près de 12 mil­liards de dol­lars de la valeur boursière53.

L’influence accrue de la com­péti­tion acharnée entre ces acteurs pour­rait présager d’une ère nou­velle de réduc­tion des coûts encore plus impi­toy­able et une accéléra­tion du niv­elle­ment par le bas des normes sociales et envi­ron­nemen­tales de la chaîne d’approvisionnement.

En clair, cela sig­ni­fie que le moment est venu de faire le point sur la fil­ière de la grande dis­tri­b­u­tion. Toute la ques­tion reste de savoir si les acteurs du secteur sont décidés à chang­er leurs pra­tiques pour met­tre un terme à un mod­èle économique qui accroît les iné­gal­ités et engen­dre de la souf­france humaine.

Marché français des produits alimentaires

Le marché français des pro­duits ali­men­taires dépasse les 240 milliardsd’euros par an, ce qui en fait le plus gros marché de l’Union Européenne der­rière l’Allemagne. Les pro­duits con­som­més « à domi­cile » con­cen­trent les deux tiers des ventes, le reste des dépens­es con­cer­nant la restau­ra­tion com­mer­ciale et col­lec­tive. Les réseaux de dis­tri­b­u­tion ali­men­taire pour con­som­ma­tion à domi­cile sont très diver­si­fiés et sophis­tiqués en France : ils com­pren­nent non seule­ment les hyper­marchés, super­marchés et hard dis­coun­ters, mais aus­si les com­merces de prox­im­ité (supérettes et arti­sans), les com­merces spé­cial­isés, les marchés locaux, la vente àdis­tance… La répar­ti­tion du chiffre d’affaires par réseau de dis­tri­b­u­tion estes­timée de la manière suivante :

Les enseignes de grande dis­tri­b­u­tion, qui pos­sè­dent majori­taire­ment des hyper­marchés et super­marchés, mais aus­si de manière crois­sante des supérettes et épiceries (Car­refour City, Proxi, 8 à huit, Petit Casi­no, Spar…) représen­taient env­i­ron 78% des ventes de pro­duits ali­men­taires pour lacon­som­ma­tion à domi­cile en 2015, soit un total d’environ 135 mil­liards d’euros. 2

Le secteur de la grande dis­tri­b­u­tion est dom­iné par un petit nombred’acteurs: Car­refour, Auchan (Auchan, Sim­ply Mar­ket, Atac), Leclerc (Leclerc, Coop), Groupe Casi­no (Casi­no, Fran­prix, Leader Price, Mono­prix), Groupe les Mous­que­taires (Inter­marché, Net­to) et Sys­tème U.

Ce marché est très con­cen­tré : en 2014, les six grands groupes français déte­naient ain­si près de 92% des parts de marchés de la dis­tri­b­u­tion ali­men­taire en grande distribution.3
Leurs parts de marché respec­tives est estimée de la manière suivante4 :

Les cen­trales d’achats appar­tenant à ces enseignes sont dev­enues lesin­ter­mé­di­aires incon­tourn­ables entre les pro­duc­teurs et indus­triels, et les con­som­ma­teurs. Ces dernières années, des accords de coopéra­tion entre ces cen­trales en France (Auchan/Système U, Intermarché/Casino, Carrefour/Provera), mais aus­si au niveau européen, ont accru leur pou­voir de négo­ci­a­tion vis-à-vis des four­nisseurs et ren­for­cé la nature oli­gop­o­lis­tique du secteur : l’autorité de la con­cur­rence française estimedé­sor­mais que 5 cen­trales ont une influ­ence sur 90% des achats de pro­duits ali­men­taires dans les enseignes de grande dis­tri­b­u­tion. 5

Dans ce con­texte, la guerre sur les prix entre enseignes reste forte enFrance mal­gré l’interdiction de vente à perte. Cen­trée sur un nom­bre restreint de “pro­duits d’appel”, elle reste l’un des prin­ci­paux moyens pourat­tir­er les con­som­ma­teurs dans les mag­a­sins afin de génér­er du traf­ic et de soutenir ain­si les ventes des autres pro­duits aux marges plus élevées. 6

L’examen de la ven­ti­la­tion de la valeur, pour 4 des 12 pro­duits étudiés dans le rap­port, depuis le pro­duc­teur jusqu’aux con­som­ma­teurs français, mon­tre que la grande dis­tri­b­u­tion française ne se dis­tingue pas du reste du secteur au niveau inter­na­tion­al : les pro­duc­teurs et tra­vailleurs ne touchent qu’une infime par­tie du prix de vente final, et l’écart entre ce qu’ils touchen­t­ef­fec­tive­ment et ce qui représen­terait un revenu vital n’est que de l’ordre dequelques % (0,8 à 4% pour les pro­duits étudiés) du prix de vente au consommateur.

Par exem­ple, pour un kilo de jus d’oranges du Brésil ven­du 1,27 euros dan­sun super­marché français, à peine 7 cen­times reve­naient au pro­duc­teur en 2015, tan­dis que 58 cen­times étaient empochés par le super­marché françaisen moyenne en 2015. Alors qu’en rever­sant à peine 5 cen­times de plus park­i­lo au pro­duc­teur brésilien on lui garan­ti­rait un salaire décent.

428 euros : c’est le mon­tant estimé du revenu vital annuel pour unpro­duc­teur de cacao en Côte d’Ivoire. Pour­tant, il ne touche même pas ce mon­tant alors qu’en répar­tis­sant mieux ne serait-ce que 2% du prix de vente au con­som­ma­teur français on pour­rait garan­tir ce salaire décent.

Pour assur­er un revenu vital aux tra­vailleurs de la fil­ière crevettes au Viet­nam, c’est moins d’1% du prix payé par le con­som­ma­teur français qu’ilfaudrait mieux répar­tir au sein de la filière.

Une tra­vailleuse agri­cole impliquée dans la cul­ture des tomates au Maroc­ne retire qu’à peine plus d’un 1/9 de ce qui revient aux super­marchés­français où ces tomates sont vendues.

Il en résulte des souf­frances humaines général­isées par­mi celles et ceux qui pro­duisent les ali­ments ven­dus dans les super­marchés du monde entier. Que ce soit le tra­vail forcé5 à bord de bateaux de pêched’Asie du Sud-Est, les salaires de mis­ère dans les plan­ta­tions de thé indi­ennes et la faim6 dont souf­frent les tra­vailleurs des exploita­tions de raisin en Afrique du Sud, les vio­la­tions des droits humains et des droits du tra­vail ne sont que trop répan­dues dans les chaînesd’approvisionnement alimentaire.

Les iné­gal­ités sont omniprésentes dans l’ensemble de l’économiemondiale3, et le secteur agro-ali­men­taire ne fait pas excep­tion à la règle. Au som­met, de grands supermarchés4 et d’autres géants de l’alimentaire domi­nent les marchés mon­di­aux de l’alimentation, ce qui leur per­met de capter la valeur pro­duites par d’immenses chaînes d’approvisionnement qui s’étirent à tra­vers le monde. Tout en bas de la pyra­mide, le pou­voir de négo­ci­a­tion des paysans et des tra­vailleurs ne fait que s’amenuiser.

 

Lire le rap­port com­plet ci-dessous : 

 

Télécharg­er (PDF, Inconnu)